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La hausse des consommations de substances psychoactives dans certains milieux professionnels n’est plus un phénomène marginal. Derrière cette réalité se dessine une question longtemps restée taboue : celle des liens entre travail, santé mentale, usages de psychotropes et addictions. Stress chronique, pression à la performance, horaires éclatés, isolement, perte de sens ou hyperconnexion transforment parfois les consommations en outils pour « tenir ».
Face à cette alerte, les réponses ne peuvent plus se limiter au dépistage ou à la sanction. Elles obligent à repenser collectivement la prévention, les responsabilités des employeurs, les pratiques d’accompagnement… et plus largement le modèle de société dans lequel ces usages prennent racine.
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Si les récentes statistiques sur la consommation de cocaïne ont interpellé tant les médias que les politiques par l’ampleur de la hausse, peu nombreux ont relevé que celle-ci est en partie dû à la diffusion de la cocaïne dans les milieux professionnels.
En effet, longtemps associée à des usages festifs ou marginaux, la cocaïne s’est progressivement diffusée dans des univers où la performance, l’endurance, la disponibilité permanente ou la pression économique occupent une place centrale. Restauration, transport, bâtiment, commerce, métiers du soin, travail indépendant, management, secteurs soumis à une forte concurrence : aucun milieu n’est totalement épargné.
Ces consommations, comme celles d’autres produits, remplissent souvent des fonctions précises : rester éveillé, enchaîner les horaires, récupérer plus vite, gérer la pression, tenir émotionnellement, supporter la fatigue ou l’isolement. Les usages de substances psychoactives constituent indubitablement des risques… mais ce sont aussi parfois des ressources temporaires pour continuer à travailler. Le travail saisonnier en station de ski en est une illustration, comme nous le raconte plus bas Céline Pascali infirmière en prévention et réduction des risques au CSAPA Le Pélican (Savoie). Des échanges qui montrent aussi que les acteurs de l'addictologie peuvent avoir un vrai rôle pour la prévention en milieu du travail.
Ce constat constitue une véritable alerte sanitaire et sociale. Car lorsque les consommations deviennent des moyens de s’adapter à des organisations du travail dégradées, elles révèlent aussi les fragilités d’un système qui pousse toujours davantage à l’intensification, à l’hyperdisponibilité et à l’individualisation des responsabilités.
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Une question longtemps restée taboue dans les entreprises
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Pendant longtemps, les consommations et les addictions au travail ont été abordées presque exclusivement sous l’angle du risque immédiat : accident, trouble du comportement, faute professionnelle ou responsabilité juridique de l’employeur. Cette approche reste évidemment nécessaire : les employeurs ont une obligation de protection de la santé et de la sécurité des salarié·e·s. Les usages de substances psychoactives peuvent avoir des conséquences importantes sur la sécurité, les relations de travail, la santé mentale ou le maintien dans l’emploi.
Mais réduire la question des drogues au travail au seul dépistage ou à la sanction conduit souvent à invisibiliser les causes profondes des consommations. La Fédération Addiction souligne depuis plusieurs années les limites d’une approche strictement hygiéniste ou comportementale. Dans le guide Santé et travail, publié en 2021, nous rappelions déjà que les politiques de prévention restent trop souvent centrées sur les risques liés aux addictions sans analyser ce que les addictions disent des organisations du travail elles-mêmes.
Or le travail peut être à la fois protecteur et vulnérabilisant. Il peut soutenir l’estime de soi, favoriser le lien social, permettre le rétablissement. Mais il peut aussi devenir un facteur de souffrance lorsqu’il génère stress chronique, perte d’autonomie, injonctions contradictoires, isolement ou harcèlement.
Les recherches récentes, comme celle de Gladys Lutz Nale dont vous pouvez lire l'interview dans cette newsletter, montrent d’ailleurs que ce ne sont pas uniquement les secteurs professionnels qui comptent, mais surtout certains types d’organisation du travail : intensification des tâches, individualisation des responsabilités, absence d’espaces de discussion collective ou culture de la performance permanente.
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Prévenir autrement : un enjeu pour les employeurs et les professionnel·le·s de l’addictologie
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Face à ces réalités, la prévention ne peut plus reposer uniquement sur des messages de sensibilisation ou des règlements intérieurs. Les recommandations récentes de la Haute Autorité de santé insistent au contraire sur la nécessité d’une démarche globale, collective et durable associant employeurs, salarié·e·s, services de santé au travail et acteurs de l’addictologie.
La MILDECA a ainsi lancé en 2021 le dispositif ESPER, dont l’objectif est de créer une démarche collective de prévention des conduites addictives en milieu professionnel, en mobilisant directement les dirigeants autour d’une charte d’engagement. Nicolas Prisse, président de la MILDECA, fait le point sur ce dispositif dans cette newsletter.
Pour la Fédération Addiction, la mise en place d’une démarche globale de prévention implique plusieurs évolutions majeures.
D’abord, sortir de la stigmatisation. Les personnes concernées ne doivent pas être réduites à leurs consommations. Les usages peuvent être ponctuels, installés, problématiques ou non. Ils s’inscrivent toujours dans des trajectoires de vie, des contextes sociaux et des environnements professionnels.
Ensuite, reconnaître que les consommations ont des fonctions. Comprendre pourquoi une personne consomme est souvent plus utile que de se focaliser uniquement sur le produit lui-même. Tenir, dormir, récupérer, supporter la pression, calmer l’anxiété : ces réalités doivent pouvoir être entendues sans jugement.
Enfin, replacer la prévention dans une logique de santé au travail. Les consommations de substances psychoactives ne peuvent être dissociées des risques psychosociaux, de la qualité du travail ou des conditions d’emploi. Prévenir les addictions suppose donc aussi de questionner les organisations de travail elles-mêmes.
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Ce que les addictions disent de notre société
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Mais, au fond, la question des drogues au travail dépasse largement le cadre de l’entreprise. Elle interroge une société où il faut toujours aller plus vite, être plus performant, plus flexible, plus disponible. Une société où les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle s’effacent progressivement sous l’effet de l’hyperconnexion et de la culture de l’urgence.
Dans ce contexte, les addictions apparaissent souvent comme les symptômes d’un modèle social et économique qui épuise les individus autant qu’il les stimule. Les consommations deviennent alors des outils d’adaptation : pour produire davantage, dormir moins, gérer ses émotions, récupérer plus vite ou continuer malgré l’épuisement. Cette réalité oblige à déplacer le regard. Les drogues ne sont pas seulement des problèmes individuels à corriger : elles sont aussi des révélateurs collectifs. Elles disent quelque chose de nos modes de production, de nos normes sociales, de notre rapport à la performance et au temps.
C’est pourquoi la Fédération Addiction défend une approche qui articule santé publique, réduction des risques, santé au travail et justice sociale. Car prévenir réellement les addictions, c’est aussi agir sur les environnements qui les produisent : lutter contre les organisations de travail vulnérabilisantes, renforcer les espaces collectifs, redonner du pouvoir d’agir aux travailleurs et travailleuses, promouvoir des politiques de santé qui ne reposent ni sur la culpabilisation ni sur le déni.
Les drogues au travail ne sont pas une question marginale. Elles sont l’un des miroirs les plus révélateurs des tensions contemporaines entre santé, performance et organisation sociale.
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