Abstinence en addictologie : sortir des idées reçues

Longtemps considérée comme l'horizon incontournable du parcours des personnes confrontées à une addiction, l'abstinence n'est pourtant pas une réponse unique. En pratique, les professionnel·les le constatent : vouloir en faire une norme peut freiner, voire compromettre, l’accompagnement.

 

Penser en termes de rétablissement, c’est au contraire reconnaître que l’abstinence peut être un objectif… mais pas le seul, ni toujours le premier. C’est aussi accepter des trajectoires faites d’étapes, d’allers-retours et de priorités multiples. Une approche plus nuancée, mais surtout plus efficace pour accompagner durablement les personnes.

À en lire de nombreux récits, l’addiction suivrait un chemin linéaire : une rencontre avec un produit, une « chute » dans la dépendance, puis une prise de conscience débouchant sur un sevrage puis une abstinence définitive. Dans cette représentation, l’arrêt total des consommations apparaît comme l’objectif ultime, voire la seule issue possible. 

 

Dans le même temps, la réduction des risques est souvent reléguée aux situations jugées les plus « problématiques », comme une étape par défaut avant un sevrage supposé inévitable.

 

Mais les professionnel·les de l’addictologie le savent : cette vision est non seulement réductrice… mais aussi contre-productive. 

L’abstinence : une composante possible du rétablissement, pas une fin en soi

« C'est le choix libre et consenti qui va guider la réussite potentielle d'un projet », rappelle la psychiatre May Boumendjel dans l’interview ci-dessous. 

 

Pour désigner ce projet, on parle en addictologie de rétablissement plutôt que de « guérison ». Ce déplacement de perspective permet de considérer que l’abstinence peut constituer un objectif pour certaines personnes, sans pour autant être une finalité nécessaire ou systématique.

 

De la même manière que l’addiction est un phénomène multifactoriel, impliquant non seulement un ou des produits mais aussi une personne à un moment de sa vie et son environnement, le rétablissement englobe des dimensions sociales, psychologiques, économiques et sanitaires. Ainsi, retrouver un logement, stabiliser sa santé mentale ou recréer du lien social peuvent constituer des priorités.

 

L’abstinence peut ainsi intervenir à différents moments du parcours : plus ou moins tôt, voire ne pas être recherchée. Et, lorsqu’elle est engagée, elle relève d’un processus plutôt que d’un état figé, marqué par des fragilités et la possibilité de reconsommations. 

Un continuum de réponses, des allers-retours possibles 

Plutôt qu’une opposition entre abstinence et réduction des risques, nous préférons parler d’un continuum d’accompagnement.

 

Vous lirez ci-dessous l’interview des professionnel·les de la halte soins addictions de Paris présentant l’exemple d’un usager qui illustre cette continuité : après avoir fréquenté la salle de consommation, y avoir bénéficié d’un accompagnement social et sanitaire de long terme, une hospitalisation pour sevrage a pu être organisée, suivie d’un départ en structure de soins résidentiels et d’un maintien de l’abstinence dans un nouvel environnement de vie. Mais ce type de trajectoire suppose des conditions préalables (hébergement, droits sociaux, stabilité minimale) qui ne sont pas toujours réunies. Et les parcours ne sont ni linéaires ni définitifs : une personne peut aussi revenir vers des dispositifs de réduction des risques après une tentative d’abstinence.

 

De fait, ce qu’on appelle encore souvent la « désintox » n’est qu’un outil parmi d’autres (et rarement la première étape pour les personnes confrontées à de multiples difficultés, dont la précarité). 

L’injonction à l’abstinence : inefficace et dangereuse

Vouloir imposer l’abstinence, que ce soit de la part de l’entourage, des institutions ou de la société, comporte des risques. D’abord, parce qu’un sevrage non préparé peut être médicalement dangereux. Ensuite, parce qu’une démarche contrainte fragilise l’adhésion au soin et peut rompre la relation de confiance. Enfin, parce qu’elle va à l’encontre des droits fondamentaux des personnes, en niant leur capacité à définir leurs propres objectifs.

 

Le travail des professionnel·les consiste précisément à accompagner la personne dans l’élaboration de sa demande, à travers un travail motivationnel qui explore non seulement les risques liés aux consommations mais également les bénéfices qu’elle en retire et pourquoi elle consomme. 

La force d’une approche collective et décloisonnée  

C’est dans cette logique que s’inscrit l’action de la Fédération Addiction, rassembler l’ensemble des acteurs, de la réduction des risques aux dispositifs d’abstinence, pour proposer des réponses coordonnées : haltes soins addictions, CSAPA et CAARUD, services hospitaliers (consultations, hospitalisation complète ou de jour, services médicaux de réadaptation,...), structures de soins résidentiels, accompagnement social…

 

Les partenariats entre structures, comme ceux développés entre dispositifs de réduction des risques et services hospitaliers, permettent d’assurer des passerelles concrètes dans les parcours : consultations sans rendez-vous, hospitalisations facilitées, suivi partagé entre professionnel·les.

 

Cette mise en réseau favorise des accompagnements adaptés, évolutifs et respectueux des choix des personnes. 

Penser l’addiction dans toute sa complexité  

On l’aura compris, réduire l’addiction à la seule question du produit, et donc à son arrêt, est une erreur d’analyse. Les situations de grande précarité, les traumatismes, les parcours de vie chaotiques, mais aussi des réalités plus diffuses comme le fait de faire partie d’une minorité, de vivre avec des troubles de santé mentale ou d’accumuler des fragilités du quotidien pèsent tout autant, sinon davantage, que le produit dans les trajectoires des personnes.

 

C’est pourquoi les approches globales, qui articulent santé, logement, droits sociaux et accompagnement psychologique, sont essentielles pour permettre, à terme, une meilleure gestion des consommations… voire une abstinence, lorsque celle-ci fait sens.  

 

Un principe s’impose : il n’existe pas de parcours type. L’abstinence peut être un objectif, mais elle ne peut être ni un préalable, ni une norme imposée. En addictologie, ce qui fonctionne, c’est d’accompagner la personne à partir des objectifs qu’elle se fixe elle-même : c’est ainsi que se construisent la confiance en soi et la capacité d’agir. 

May Boumendjel est psychiatre addictologue en CSAPA et membre du conseil d’administration de la Fédération Addiction. Avec elle, on fait le point sur le processus qui peut amener un patient au sevrage et à l’arrêt des consommations.

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